L’histoire du samedi · samedi 22 août 2026
Sira et le bon trottoir
histoire · Abidjan, Yopougon
Le samedi, la glacière bleue est à Sira. Sa tante Adjoua la remplit de sachets de bissap la veille au soir, elle ferme le couvercle, et elle dit toujours la même phrase : « Tu vends, tu comptes, tu me rends la monnaie. » Sira aime la deuxième partie. Compter, elle sait faire. Tenir le couvercle fermé quand il fait trente-deux degrés, c’est plus difficile.
Son trottoir habituel est devant la parcelle, à l’ombre du manguier. C’est un bon trottoir. Il est frais, il est calme, sa tante peut la voir depuis la cour. Le problème du bon trottoir, ce samedi-là, c’est que personne n’y passe. Deux vieux qui jouent aux dames. Un chat. Le chat ne boit pas de bissap.
À dix heures, Sira a vendu trois sachets. Elle regarde le fond de la glacière et elle fait le calcul dans sa tête. À ce rythme, la glace aura fondu avant que le bissap ne soit vendu, et elle rendra à sa tante une glacière tiède et pleine.
Alors elle écoute. De l’autre côté du carrefour, il y a un bruit qu’elle connaît par cœur : le klaxon court des gbakas, deux coups, jamais trois, et la voix de l’apprenti qui crie les destinations en se penchant à la portière. Chaque gbaka s’arrête. Chaque gbaka repart. Entre les deux, des gens attendent debout, en plein soleil.
Sira soulève la glacière. Elle est lourde, elle le savait, et le carrefour est à cent pas. Elle avance en comptant, parce que compter rend les choses plus courtes, et elle pose la glacière contre le poteau, à l’endroit exact où les gens se rangent pour monter.
Le premier client est un monsieur en chemise repassée qui cherche sa monnaie longtemps. Le deuxième est une dame avec un bébé attaché dans le dos, et elle en prend deux. Le troisième est l’apprenti du gbaka lui-même, qui saute du marchepied, boit son sachet en quatre secondes, et remonte en criant : « Mbóte, petite ! » avant que le minibus ne redémarre.
À midi, la glacière est vide et Sira a chaud aux bras. Elle rentre lentement. Dans sa poche, les pièces sont rangées par taille, les grosses en dessous, et elle a recompté trois fois pour être sûre.
Tante Adjoua regarde la glacière vide, puis Sira, puis la monnaie posée sur la table. Elle ne dit rien pendant un moment. Puis elle demande où Sira s’est installée, et Sira répond : au carrefour, près du poteau, là où les gens attendent. Sa tante hoche la tête et remet le couvercle sur la glacière pour la semaine prochaine.
