L’histoire du samedi · samedi 29 août 2026
Kimpa et le ballon de cinq heures
histoire · Kinshasa, Ngiri-Ngiri
Le match contre la rue d’en face était fixé à cinq heures, et à quatre heures dix le ballon était plat. Bopé le tenait sous le bras comme on tient un poussin malade. Il l’avait posé sur le sable, il avait tapé dedans, et le ballon avait fait le bruit d’un sac de riz vide. Personne n’avait plus rien dit pendant un moment.
Kimpa avait neuf ans et elle n’était pas la meilleure du terrain. Elle courait moins vite que Bopé, elle tirait moins fort que Mwamba, mais elle avait une habitude que les autres n’avaient pas : quand une chose ne marchait pas, elle la prenait dans les mains et elle la regardait de très près, longtemps, jusqu’à ce que la chose finisse par dire pourquoi.
Elle demanda le ballon. Elle s’assit sur les marches, à l’ombre du manguier, et elle le fit tourner lentement entre ses genoux, deux fois, trois fois. Sur un panneau blanc, tout près d’une couture, il y avait un point noir gros comme une tête d’épingle. Kimpa appuya son pouce autour du point et approcha son oreille. Ça chuintait. Un tout petit bruit, mais un vrai bruit.
« Il y a un trou », dit-elle. Bopé répondit qu’un trou, ça ne se répare pas, et qu’il fallait aller acheter un autre ballon un jour où quelqu’un aurait de l’argent. Kimpa dit qu’un trou, ça se bouche, et que le cordonnier du coin passait ses journées à boucher des trous dans des chaussures.
Ils y allèrent à quatre. Le cordonnier était installé sous son parasol, entre la borne-fontaine et l’atelier du menuisier, avec ses boîtes de clous rangées par taille. Il écouta l’histoire jusqu’au bout sans lever la tête, puis il prit le ballon, trouva le point noir tout seul en trois secondes, et sourit.
Il découpa un carré dans un vieux morceau de chambre à air, le frotta, mit sa colle, posa la pièce et appuya avec le plat de la main en comptant jusqu’à soixante. « Voilà. C’est malamu », dit-il, ce qui veut dire que c’est bien. Il ne voulut pas d’argent. Il demanda seulement le score, le soir, en repassant.
Restait à gonfler. La pompe, c’était Tshala qui l’avait, parce que sa mère vend des beignets et transporte la farine à vélo. Tshala arriva sur le terrain avec la pompe dans une main, sa robe verte pleine de sable, et Bopé se mit à compter les coups à voix haute pendant que le ballon reprenait sa forme sous les yeux de tout le monde.
À cinq heures deux, le ballon partait haut au-dessus du sable rouge, et personne ne se souvenait plus qu’il avait été plat. Kimpa joua à droite, comme d’habitude. Elle ne marqua pas. En rentrant, elle passa quand même dire le score au cordonnier, parce qu’elle avait promis, et parce qu’une réparation aussi, ça se raconte.
